Avoir ses racines comme boussole

Cher Lecteur et Lecteur-ice de Nana Creative Club,

Cet article est inspiré d'un dossier que j'ai rendu le semestre dernier, avec pour problématique le monde créole. Étant d'origine antillaise du coté de ma mère, j'ai donc choisi le sujet abordant "Traversée de la Mangrove" de Maryse Condé.

Note d'intention : En découvrant sa vision, il est vrai que j’ai compris beaucoup de choses, comme une sensation d’avoir retiré un voile sur mes yeux aveugles, d’avoir enfin osé percevoir une vérité brute et sans artifices, sur l’île de ma mère. De plus, j'ai aussi compris que les femmes antillaises et créoles, d’hier et d’aujourd'hui, utilisent leurs paroles et leurs écritures pour exprimer leurs idées mais surtout leurs visions du monde créole. Ainsi par le biais de leurs œuvres, cela nous force à nous questionner sur notre rapport à l’histoire et comment nous la traitons. Nombreux d’entre nous partent à la recherche de ce morceau perdu, alors que d’autres préfèrent fermer les yeux sur un passé qui nous concerne tous sans exception. De par son œuvre “Traversée de la mangrove”, j’ai réellement pris conscience, que beaucoup refusent d’en savoir plus sur notre histoire et refusent aussi de l’accepter. Ce livre est relié à quelque chose de personnel, ma mère m’en avait bien parlé avant que je ne l’étudie aujourd’hui. En évoquant des auteurs incontournables des Antilles, de grandes figures généralement masculines telles que Chamoiseau, Condé, Césair et tant d’autres voix, qui ont chacune à leur manière apporté leur pierre à l’édifice littéraire des Caraïbes. De plus, le choix de Simone et André Schwarz-Bart s’est fait plus tard, presque par hasard, je l’ai emprunté par curiosité à la bibliothèque universitaire. J’ai découvert “L’ancêtre en Solitude”,sans réellement savoir à quoi m’attendre. La description de la Guadeloupe dans cet ouvrage est plus perçue comme un espace certes mais aussi comme une terre de mémoire et de survie, un lieu où se mélangent les voix. On peut avoir cette sensation qu’elles coexistent. 

Ainsi, mon objectif au travers de ce dossier d’analyse est de se demander dans un premier temps comment par ces deux œuvres, la Guadeloupe et le monde créole sont perçus. Cette démarche est inspirée d’Edouard Glissant qui rappelle que : 

“Quand on a oublié collectivement son passé, il s’ensuit un déséquilibre terrible pour l’être et pour la collectivité. Et je crois que c’est une fonction de la littérature, en tout cas pour moi, que d’essayer de combattre ce déséquilibre de l’être”.

*Citation prise de l’article de Radio France - Edouard Glissant : penser la créolisation

Une autre vision qui correspond aussi à notre démarche est le rapport avec ce qui repérable par-dessous. C’est par cette perspective, que j’aimerais montrer la littérature antillaise. Au travers de mon corpus, elle transforme non seulement les lieux et la nature mais aussi les espaces, en espaces de mémoire et de résistance.

Dans les mers de la Caraïbe, la nature n’a jamais été qu’un simple décor, elle a une âme, une mémoire. Elle est souvent perçue et selon les croyances comme une force, une entité à part entière que nombreux vénèrent. Les pêcheurs demandent à la nature que la pêche soit fructueuse afin qu’ils puissent se nourrir, eux et leurs familles. À titre d’exemple, en Guadeloupe et en Martinique, on nomme la déesse des eaux, “Mami Wata” ou “MamanDlo”, elle est souvent décrite comme une mi-femme et mi-poisson. C’est une déesse des eaux, elle protège et veille sur les habitants. 

Nombreux sont les les mythes, les légendes qui entoure en quelque sorte la déesse, une forme de mémoire collective. La nature est une entité qu’on ne saurait nommée, elle est omniprésente dans le quotidien des créoles telle une force silencieuse. La culture créole est une culture orale, par les contes, les légendes et le savoir. La nature capte les souvenirs, les récits, les souffrances et les histoires du passé, tout comme chez Maryse Condé ou chez Simone et André Schwarz-Barth, elle devient un lieu avec une mémoire qui ressent ce besoin d’être vue et légitimisée, malgré ses allures muettes. Elle est le reflet d’un monde fracturé par le passé coloniale, ce refus d’en savoir plus sur ce passé douloureux. “Traversée de la mangrove” et “L’ancêtre en solitude” sont deux œuvres qui, à leur manière, abordent la conscience créole et la mémoire collective.

Au cœur de ses romans, la nature est conteuse, elle nous raconte des récits et des histoires, elle veille sur la population et chuchote une certaine vérité, ce qui est fascinant chez Maryse Condé, c’est la personnification. Elle personnifie la nature, elle l’a rend humaine. Comme si elle nous observait ou guettait les personnages de loin, comme tapisser dans l’ombre lors de la mort de Francis Sancher. Les personnages vivent en dehors d’elle, les deux sont reliés mais indépendants l’un de l’autre. Nous pouvons nommer considérer cela comme de la géopoétique, qui rappelons-le est un rapport au monde où l’espace devient langage, c’est le territoire insulare qui raconte ce que les mots ne peuvent pas dire.

Nous resterons pour le moment sur l'œuvre de Maryse Condé, la mangrove n’est pas juste un espace, elle est un symbole de passage dans l’au-delà, dans le monde invisible, de résistance ou d’enracinement, selon l’interprétation de chacun. Autour du corps de Francis Sancher, les habitants de Rivière-au Sel dévoilent leurs vies, leurs intimités et leurs secrets. La mort devient un prétexte de parole, tout le monde a quelque chose à dire ou à apporter. Nous pouvons aussi mettre en hypothèse, par l’isolement des personnages, un discours isolé mais relié par les racines mêlées d’une mangrove. La mangrove, devient aussi une métaphore du monde antillais, un milieu hybride, difficile d’accès, sans terre ni mer, donc un accès sans issue. La mer, souvent symbole d’ouverture du monde, prend sens dans la mangrove, un lieu reclus. 

Chaque pas dans la boue est un retour dans le passé, dans ce qu’on ne peut pas voir ou affronter, comme si les esprits des esclaves s'agrippaient à celui qui y pénètre. Le sol humide garde la trace des disparus et des esclavages sans sépulture. La nature n’est pas apaisée, elle a quelque chose à dire, elle essaie de se faire entendre, elle gémit de douleur. Elle souhaite se faire entendre par tous les moyens.

À l’inverse, chez Simone et André Schwarz-Bart, le rapport au monde est plus interne, plus mystique. Mariotte, le personnage principal est la descendante de la lignée Reine Soleil, (c’est d’ailleurs aussi qu’on surnomme Simone Schwartz-Barth), elle vit avec un lien fort avec les ancêtres mais à la fois elle porte le fardeau d’un monde oublié. Ici, la nature est à la fois refuge mais aussi rappel, de ce qui relie encore l’humain à l’univers. L’écriture de Simone et André SB est concentrée sur le rythme du vent, de l’eau et du souffle, tout semble bouger d’une certaine manière. Une écriture liée au monde invisible, caché dans les petites choses qu’on oublie dans le monde moderne. Le roman n’oppose pas l’humain à la nature, au contraire l’objectif est de renouer les liens. En soit, nous pouvons la considérer comme une passeuse d’âmes, la solitude qui l’habite, n’est pas réellement une solitude ni un isolement mais une écoute, elle vit au rythme du monde. 

Dans les deux ouvrages, l’espace créole devient un lieu où s’entremêlent les dimensions historiques, spirituelles et écologiques. Elles abordent à leur manière, ce monde blessé et détruit par l’esclavage, la colonisation, les viols et la déportation forcée,un lieu modifié par la souffrance mais aussi par une histoire négligée. Au sein des deux œuvres, le motif de la mémoire est au centre. Elle n’est en revanche pas figée dans le passé, elle circule par le biais des dialogues, des paysages et des éléments. À titre d'exemple chez Maryse Condé, elle s’exprime par la parole, les témoignages, les dialogues, on pénètre dans une certaine intimité. Chez Simone et André BC, ce dialogue n'existe pas mais se ressent par le silence, une autre forme de communication. Tous deux, gardent le même objectif : faire entendre les morts par le biais des vivants. Le rapport à la terre est au centre. En revanche, le sujet de l’écologie comme on pourrait l’imaginer, il n’est pas dans la protection de l’environnement mais réside dans le côté mémorielle et spirituelle.

Ainsi nous pouvons nous attaquer à la deuxième partie de ce dossier et approfondir le rapport à la mort et à la spiritualité, celui à la parole et à la transmission. 

Le paysage antillais dans les deux œuvres est d’abord un lieu hanté. Pourquoi ? Il porte les marques d’une histoire de déracinements, de naufrages, de déportations forcées, d’exil, de viols et de silences imposés. Les deux auteures abordent le sujet de la mort mais sous une assez particulière. La mort, pour elles, n’est pas une fin en soi mais un passage de l'autre côté, la continuité d’une autre vie. Cette autre vie conduit à ouvrir les yeux des mortelles, leur apporter une certaine connaissance, une certaine vérité qu’ils ne peuvent connaître. Les morts détiennent une vérité absolue que les vivants ne connaissent. Ce passage de l’autre côté peut être perçu tel un éveil. Afin d’appuyer mes propos, chez Maryse Condé, la mort prend place dès le début de l’histoire, elle est au centre du récit. Francis Sancher, est un étranger, sans passé précis et meurt mystérieusement dans un village où sa simple présence dérangeait Il dérangeait l'ordre établi et n’était pas le bienvenu car il était différent. Par sa mort, il délie les langues, les habitants un à un se noient dans une vague de paroles. Comme si Francis avait un pouvoir inexplicable sur les mortels, il avait cette capacité à les faire parler. Le défunt n’est pas effacé, il continue à exister malgré sa mort. Son esprit n’est plus là mais son corps reste dans le monde des vivants. Cette inversion symbolique, je dis bien inversion, car on peut penser que par la mort on est oublié, effacer. Dans la vision occidentale, il n’a pas de vie après la mort, le corps et l’esprit sont enterrés. C’est la fin d’un cycle, la fin d’une vie, la fin d’une existence, la mort est inévitable après la naissance. Cela fait entièrement partie du processus.

Alors qu’ici, grâce à la mort on existe. Cela exprime une vision du monde spirituel dans l’imaginaire créole, le défunt n’est pas effacé mais il est intégré dans le monde des vivants. Nous pouvons y voir un rapprochement avec des rites africains ou caribéens, le mort est un passeur, il ouvre une sagesse et un éveil aux vivants par sa communication indirecte. Appartenant au monde invisible, il peut apporter des réponses par le biais de la nature, envoyant des signes, il détient alors la capacité de communiquer avec le monde des mortels, non plus avec la parole comme le font les vivants mais par les signes qui poussent à la réflexion,au calme mais surtout à la rétrospection de soi afin d’être en mesure de les réceptionner. La mangrove, par le biais spirituel, peut s'interpréter comme le lien entre les deux mondes tel un portail, entre le monde des vivants et celui des morts. Elle est,restera et sera toujours un lieu hanté. Ses racines s’enfoncent dans la mémoire comme pour toucher quelque chose de profond, tout comme pour percer un secret profond et enfoui. Cet enfoncement peut être aussi vu comme quelque chose qui touche les morts, les esclavages et de ceux qu’on aurait oublié, elle est alors un lieu de refuge. Ils désirent ainsi s’exprimer d’une autre manière, la nature n’est plus seule mais accompagnée d’esprits errants souhaitant qu’on puisse connaître leurs histoires et qu’ils puissent reposer en paix. Cette paix est en effet paradoxale. Chez Maryse Condé, elle tisse la possibilité d’un renouveau par la disparition, cela nourrit la possibilité d’un nouveau cycle. Le paysage devient tombeau. 

En somme, “Traversée de la mangrove” de Maryse Condé et “L’Ancêtre en solitude” de Simone et André Schwarz-Barth, peuvent être considérés comme des oeuvres pilées de la littérature caribéenne. Elles s’inscrivent dans une volonté de mettre en avant le sacré, la mémoire et le territoire. Ces autrices arrivent à mettre en évidence, le fait que la nature n’est et ne sera jamais neutre, elle est empreinte de la douleur et du silence de peuples déportés, d’esclavages qui ont souffert et sont morts dans d'atroces souffrances. Les îles caribéennes deviennent des lieux de souffrance et d'histoire. Malgré le fait que ses lieux soient chargés d’histoire, par le biais de leurs écritures, elles ont eu la capacité de transposer le paysage en parole. Dans la mangrove, mettre en lien le vivant et le mort, l’humain et la nature, par rapport à cette perspective, ils sont complémentaires. L'invisible et le visible se confondent. Le silence crée le récit. Maryse Condé et Simone SB refusent les illusions et les fantasmes d’un paradis antillais bloqué dans une perception coloniale et exotique. Grâce à leurs écritures, elles explorent un territoire de lutte, d’histoires qui se reconstitue. L’écriture devient symbolique mais aussi spirituelle, témoigner une histoire oubliée, faire parler les ancêtres et réparer en quelque sorte certaines blessures. La littérature antillaise ne se contente pas de raconter, elle soigne avec les mots, avec les écrits. Elle révèle au grand jour les voix qu’on a voulu réduire au silence, on les donne une place. 

Enfin, ces deux voix féminines mettent en lumière la capacité de transmission de l'histoire par la littérature caribéenne, comme un point de repère, une boussole pour ceux et celles qui seraient perdu(e)s dans leur quête. Dans la mangrove comme dans la solitude, ce sont des femmes qui portent la mémoire, qui sont des entremetteuses entre les vivants et les morts, entre la terre et la porte, transmission orale. Elles rappellent à chacune, ce lien spirituel, cette capacité à écouter et ce savoir à écouter les voix des ancêtres. La Guadeloupe ne devient pas un décor mais un lieu d’origine, le point de dépar d’un territoire d’âmes, d’un lieu qui regorge d’histoires, de souffrances, de déportations, de crimes barbares, de viols, d’héritages lourds à porter. Le territoire est une forme de prière pour les âmes, pour les morts, à la mer et à la terre. Le territoire est lieu pour ceux et celles qui furent oublier durant l’esclavage, pour ses esclavages qui n’ont pas pu être enterrer décemment, pour ceux noyer, pour ceux qui espéraient. Dans cette démarche, la littérature créole ne se limite pas dans le but de représenter le monde qui s’enracine de nouveau, mais sous une vision d’un monde qui se reconstruit,  qui essaie de passer outre la coupure entre l’homme et le territoire, entre le visible et l'invisible. Au bout du compte, ils sont complémentaires. l’invisible et l’homme, la souffrance et l’écriture. La littérature ne consiste pas à embellir, mentir sur des faits réels, la littérature créole permet de mettre un mot sur le silence, sur une souffrance qui ronge autant la poitrine que le territoire. Elle permet aux ancêtres de s’exprimer, de réussir de nouer le lien avec eux.

Maryse Condé et Simone Schwarz-Bart nous apprennent à ne pas percevoir le passé comme un souvenir lointain et oublié, un passé qu’on souhaiterait effacer, oublier, cacher, camoufler malgré les lieux hantés. Par le biais de l'écriture, ce passé lointain se dessine, en quelque chose de plus acceptable, quelque chose auquel on serait prêt à faire la paix, sans oublier les atrocités commises.  Faire vivre les ancêtres par la nature,dans la voix l’eau. C’est aussi accepter que la littérature contribue à la réconciliation, non pas à une paix conduisant à l’oubli et le pardon. Elle conduit et exige à avoir une certaine lucidité face à l’histoire mais aussi au monde.

Ayla.



Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Le début d'une nouvelle histoire

Les artistes sont-ils tristement condamnés à la folie ?